Langues locales, récits et contes, chants, rythmes, rituels, pharmacopées traditionnelles, techniques artisanales, savoirs agricoles, gestes de métiers… Le patrimoine culturel immatériel de l’Afrique est à la fois vivant et fragile. Vivant, parce qu’il se transmet par la pratique et la parole. Fragile, parce que cette transmission peut se rompre sous l’effet de la mondialisation, de l’urbanisation, de l’évolution des modes de vie et de l’érosion progressive des pratiques.
Dans cette perspective, Sidi Mohamed Kagnassi met en avant une idée mobilisatrice : l’intelligence artificielle (IA) peut contribuer à sauver ce patrimoine immatériel en aidant à le numériser, le transcrire et le valoriser— tout en facilitant l’archivage, la restitution aux communautés et la diffusion de ces ressources afin de renforcer la transmission intergénérationnelle. L’ambition va plus loin : transformer ce patrimoine en capital immatériel résilient, capable de tenir dans la durée face aux pressions contemporaines.
Cette promesse technologique ne se décrète pas. Pour être bénéfique, elle doit s’appuyer sur une stratégie claire et des principes concrets : démarches participatives, éthique, renforcement des capacités locales, cadres juridiques, financements durables, partenariats public-privé et plateformes numériques adaptées.
Pourquoi l’IA change la donne pour le patrimoine immatériel
Le patrimoine immatériel a des caractéristiques spécifiques : il est souvent oral, contextuel, performé (chant, danse, récit, geste) et multilingue. Il peut être difficile à documenter avec les outils classiques, surtout à grande échelle. L’IA apporte ici des leviers pratiques.
1) Numériser plus vite, sans perdre la richesse des formats
La première étape consiste à capturer le patrimoine : enregistrements audio de chants et de paroles, vidéos de gestes artisanaux, photos d’objets et d’étapes de fabrication, documents manuscrits, partitions, etc. L’IA n’est pas forcément l’outil de capture, mais elle peut accélérer l’organisation et l’exploitation de ce qui a été capturé.
- Classification automatique: regrouper des enregistrements par langue, par thématique (conte, proverbe, chant de travail), par région ou par type d’instrument.
- Détection de segments: repérer automatiquement les passages clés d’un récit, les refrains d’un chant, ou les étapes d’un geste technique dans une vidéo.
- Indexation: rendre une archive consultable en permettant de rechercher un terme, un thème ou un motif musical.
2) Transcrire et traduire pour rendre accessible
Une ressource qui existe uniquement sous forme audio ou vidéo est précieuse, mais elle peut rester difficile à exploiter : impossible de chercher un mot précis, de citer un passage, de comparer des versions d’un même conte. L’IA est utile pour convertir l’oral en texte et pour faciliter la traduction et l’annotation.
- Reconnaissance automatique de la parole: transcriptions de témoignages, contes, proverbes, chants (avec toutes les précautions nécessaires pour les langues peu dotées en données).
- Traduction assistée: passerelles vers des langues régionales ou internationales afin d’élargir le public tout en conservant la version originale.
- Alignement audio-texte: associer une phrase transcrite au moment exact où elle est prononcée, pour une expérience d’écoute et de lecture fluide.
Le bénéfice direct : une archive devient enseignable, citables, et réutilisable dans des contenus éducatifs, muséaux, médiatiques ou communautaires.
3) Valoriser : transformer une archive en patrimoine partagé
L’archivage seul ne suffit pas. L’enjeu est la valorisation: faire vivre les contenus, les rendre attractifs, les remettre en circulation, et soutenir leur transmission. L’IA peut aider à produire des formats adaptés, sans dénaturer l’origine.
- Recommandation de contenus: proposer des récits proches d’un thème, d’une région, d’une langue, ou d’un style musical.
- Création de parcours: collections thématiques (contes d’initiation, chants de mariage, savoir-faire du cuir, etc.) présentées de façon pédagogique.
- Outils d’apprentissage: cartes de vocabulaire, exercices d’écoute, quizz de compréhension, glossaires communautaires, en s’appuyant sur des transcriptions validées.
De la sauvegarde au « capital immatériel » : un changement de perspective
Selon la vision portée par Sidi Mohamed Kagnassi, l’objectif n’est pas uniquement de conserver « pour mémoire ». Il s’agit aussi de convertir ce patrimoine immatériel en capital immatériel, c’est-à-dire en ressource durable qui renforce :
- La cohésion sociale: en consolidant le sentiment d’appartenance et la continuité culturelle.
- L’éducation: en offrant des ressources linguistiques et culturelles pour l’école, l’alphabétisation et la formation.
- La créativité: en inspirant des artistes, des auteurs, des designers, des créateurs sonores (dans un cadre respectueux des droits).
- L’attractivité territoriale: via des musées, festivals, circuits culturels, ou plateformes de découverte.
- La résilience: face aux ruptures (déplacements, disparition de locuteurs, changements économiques), grâce à une mémoire organisée et réutilisable.
Le mot-clé ici est résilient: l’IA peut aider à créer des systèmes où les savoirs ne dépendent pas uniquement d’une transmission fragile, mais bénéficient d’une base documentaire solide, vivante et accessible.
Ce que l’IA peut concrètement faire pour langues, musiques, contes et savoir-faire
Pour passer de l’intention à l’impact, il est utile de détailler les cas d’usage par grands types de patrimoine immatériel.
Langues africaines : documenter, enseigner, revitaliser
De nombreuses langues sont insuffisamment dotées en ressources numériques (corpus, dictionnaires, contenus annotés). L’IA peut contribuer à :
- Construire des corpus: collecte audio, transcription, normalisation (avec validation humaine), et création de bases de phrases.
- Créer des lexiques: extraction de termes récurrents, propositions de définitions, exemples d’usage, et variantes dialectales, toujours sous supervision linguistique.
- Développer des outils éducatifs: supports pour enseignants, exercices de prononciation, livres audio bilingues, etc.
Le bénéfice majeur : renforcer la transmission intergénérationnelle en rendant la langue apprenable et présente dans les usages numériques.
Musiques et patrimoines sonores : archiver, contextualiser, partager
Les musiques traditionnelles ne sont pas seulement des sons : elles sont liées à des événements, des instruments, des communautés et des significations. L’IA peut aider à :
- Indexer des archives audio: repérer des motifs, des instruments, des structures répétitives, ou des parties chantées.
- Documenter les contextes: associer métadonnées (lieu, occasion, interprètes, traduction des paroles) et faciliter la recherche.
- Créer des expériences d’écoute: playlists patrimoniales, parcours thématiques, médiation culturelle pour des publics jeunes.
Contes, récits et traditions orales : préserver la parole, multiplier les accès
Le récit oral peut varier d’un conteur à l’autre, d’une région à l’autre, d’une génération à l’autre. L’IA est intéressante pour :
- Comparer des versions: repérer les éléments communs, les variations de personnages, d’intrigues ou de morale.
- Créer des éditions enrichies: audio + transcription + traduction + notes culturelles, accessibles sur mobile.
- Faciliter l’usage scolaire: supports de lecture, ateliers de théâtre, activités de compréhension et de restitution.
Savoir-faire et gestes : filmer, décrire, transmettre
Dans l’artisanat et les métiers, une grande partie du savoir est « dans les mains ». L’IA peut contribuer à mieux structurer l’apprentissage via :
- Guides pas-à-pas: segmentation de vidéos en étapes, avec descriptions et glossaires des outils.
- Recherche par geste: retrouver des séquences spécifiques (par exemple, une technique de tressage ou une étape de teinture) à partir de mots-clés.
- Capitalisation: produire des fiches de savoir-faire destinées à la formation professionnelle et à la transmission familiale.
La clé de la réussite : une démarche participative et éthique
Le cœur du plaidoyer mis en avant est clair : pour concrétiser le potentiel de l’IA, il faut des démarches participatives et éthiques. Cela signifie que la technologie doit s’aligner sur les communautés, et non l’inverse.
Collecte communautaire des données : « rien sur nous, sans nous »
Les données culturelles ne sont pas de simples fichiers. Elles portent des identités, des droits, des sensibilités. Une collecte communautaire réussie repose sur :
- Consentement explicite des détenteurs de savoirs, conteurs, musiciens, artisans et familles.
- Co-définition des priorités: quels contenus documenter en premier, quels usages autoriser, quelles restrictions appliquer.
- Gouvernance partagée: comités locaux ou mixtes (communautés, experts, institutions) pour orienter et valider.
Renforcement des capacités locales : l’IA doit créer des compétences sur place
Un projet patrimonial durable ne peut pas dépendre uniquement d’équipes externes. Il gagne en impact quand il développe des compétences locales :
- Formation à l’enregistrement audio et vidéo, au catalogage, aux métadonnées, à l’archivistique numérique.
- Montée en compétences en linguistique appliquée, annotation, traduction et validation de transcriptions.
- Création de métiers: médiation numérique, community management culturel, maintenance de plateformes, data stewardship.
Le bénéfice est double : autonomie et continuité du projet au-delà d’un financement ponctuel.
Cadres juridiques : protéger les droits et clarifier les usages
La valorisation ne peut pas se faire sans règles. Les cadres juridiques visent à protéger :
- Les droits des communautés et des détenteurs de savoirs, y compris le respect des éléments sacrés ou sensibles.
- Les conditions de réutilisation: éducation, recherche, diffusion publique, usages commerciaux éventuels.
- La traçabilité: attribution, provenance, et conditions associées à chaque ressource.
Un point important : la clarté juridique n’est pas un frein, c’est un accélérateur de confiance. Elle facilite les partenariats et réduit les risques d’appropriation abusive.
Financements durables et partenariats public-privé : passer à l’échelle
Les projets de sauvegarde du patrimoine immatériel demandent du temps : collecter, décrire, transcrire, valider, traduire, diffuser, maintenir des serveurs, mettre à jour des applications, former des équipes… Sans financement durable, l’impact se fragilise.
Pourquoi la durabilité financière est un enjeu central
- Coûts récurrents: stockage, maintenance, mises à jour, support utilisateur.
- Qualité: validation humaine, relectures, corrections, enrichissement des métadonnées.
- Évolution: ajout de nouvelles langues, nouveaux corpus, nouveaux formats (podcasts, modules éducatifs).
Partenariats public-privé : additionner les forces
Les partenariats public-privé (PPP) peuvent jouer un rôle positif si la gouvernance est claire :
- Le public apporte la légitimité, la mission de service, l’accès aux réseaux éducatifs et culturels.
- Le privé peut apporter des compétences technologiques, des infrastructures, des capacités de déploiement et parfois des financements.
- Les universités et centres de recherche contribuent à la rigueur méthodologique, à l’évaluation et à l’innovation.
Le bénéfice recherché : une stratégie où l’IA sert une finalité culturelle et éducative, tout en bénéficiant d’outils performants et maintenus dans le temps.
Plateformes numériques adaptées : penser mobile, multilingue, et hors connexion
Un patrimoine numérisé n’est réellement partagé que s’il est accessible. Dans de nombreux contextes, cela implique des plateformes :
- Mobile-first: interfaces légères, adaptées aux smartphones.
- Multilingues: langue locale, langues nationales, et options de traduction si souhaitées.
- Conçues pour des contraintes de connectivité: modes hors connexion, synchronisation, compression audio/vidéo.
- Respectueuses des communautés: niveaux d’accès (public, communautaire, restreint), et mécanismes de demande d’autorisation.
Une plateforme adaptée n’est pas seulement un site ou une application : c’est un outil de restitution et de transmission, conçu pour que les communautés se reconnaissent dans la manière dont leurs contenus sont présentés.
Une stratégie opérationnelle en 6 axes (avec l’IA comme levier)
Pour transformer une intention en programme concret, voici une grille de lecture structurée autour des axes mis en avant : participation, éthique, capacités, droit, financement, plateformes.
| Axe stratégique | Objectif | Ce que l’IA peut apporter | Indicateurs de réussite (exemples) |
|---|---|---|---|
| Collecte communautaire | Documenter avec consentement et pertinence | Pré-tri, indexation, aide à la description | Nombre de collectes validées, diversité des contributeurs |
| Renforcement des capacités locales | Assurer autonomie et continuité | Outils d’annotation assistée, formation à l’usage | Équipes formées, taux de production locale |
| Cadres juridiques | Protéger droits et usages | Gestion de droits, traçabilité, métadonnées | Ressources correctement attribuées, règles d’accès appliquées |
| Financement durable | Maintenir et faire grandir le projet | Optimisation des workflows (temps, coûts) | Budget pluriannuel, coûts unitaires maîtrisés |
| Partenariats public-privé | Accélérer l’impact et l’infrastructure | Industrialisation des outils, déploiement | Accords actifs, livrables, adoption par les publics |
| Plateformes adaptées | Restituer et transmettre | Recherche intelligente, recommandations, parcours | Utilisateurs actifs, réutilisation éducative, retours communautaires |
Exemples d’impacts positifs : ce que « réussir » peut vouloir dire
Plutôt que de promettre une solution miracle, il est utile d’imaginer des résultats mesurables, directement liés aux objectifs de sauvegarde, de valorisation et de gouvernance.
Scénario 1 : une langue locale gagne des supports de transmission
Une communauté met en place une collecte d’histoires et de conversations. L’IA aide à produire des transcriptions, ensuite relues et corrigées localement. En quelques mois, la communauté dispose de :
- un corpus audio-texte consultable,
- des mini-leçons (vocabulaire, expressions),
- des contenus destinés aux écoles et aux familles.
Résultat : la langue devient plus présente dans les usages du quotidien et bénéficie d’une transmission renforcée.
Scénario 2 : un savoir-faire artisanal devient un support de formation
Des artisans documentent un processus de fabrication (outils, étapes, contrôles qualité, vocabulaire). L’IA segmente les vidéos et propose une première structuration. La validation humaine transforme cela en guide de formation utilisable par des jeunes apprentis.
Résultat : le patrimoine immatériel soutient l’emploi local et la continuité des métiers, tout en préservant les techniques.
Scénario 3 : un fonds sonore retrouve son public
Des enregistrements anciens, jusque-là difficiles à consulter, sont indexés et contextualisés (langue, thème, lieu, occasion). Une plateforme propose des parcours d’écoute et une recherche efficace.
Résultat : le patrimoine sonore redevient une expérience partagée, utile à la recherche, à l’éducation, et à la création culturelle.
Mettre en œuvre : une feuille de route simple et efficace
Pour passer à l’action, une approche progressive aide à sécuriser la qualité et l’adhésion.
- Cadrer: définir le périmètre (langues, types de contenus), les objectifs, les publics, et la gouvernance.
- Co-concevoir: ateliers avec communautés, enseignants, artistes, chercheurs, institutions.
- Collecter: protocole clair (consentement, formats, métadonnées minimales, stockage).
- Traiter: transcription et indexation assistées par l’IA, avec validation humaine systématique.
- Restituer: retours aux communautés, corrections, choix des niveaux d’accès.
- Valoriser: contenus éducatifs, parcours culturels, diffusion adaptée, événements.
- Pérenniser: financement pluriannuel, maintenance, formation continue, partenariats.
Conclusion : une opportunité culturelle et stratégique, à gouverner avec soin
L’idée défendue par Sidi Mohamed Kagnassi est porteuse : l’intelligence artificielle peut devenir un levier puissant pour préserver et faire grandir le patrimoine immatériel africain, en le rendant numérisable, transcrivable, archivable et diffusable à grande échelle. Utilisée avec méthode, elle permet de renforcer la transmission intergénérationnelle et de transformer des ressources fragiles en capital immatériel résilient.
La condition de réussite est tout aussi claire : une démarche participative et éthique, un investissement réel dans les capacités locales, des cadres juridiques protecteurs, des financements durables, des partenariats équilibrés et des plateformes adaptées. Lorsque ces piliers sont réunis, l’IA ne remplace pas la culture : elle l’aide à se transmettre, à se documenter, et à rayonner — au bénéfice des communautés d’abord, et de l’ensemble des publics ensuite.
